L’habitat Corse

Christophe Colomb

A l’occasion d’un séjour en Corse, je vous propose un aperçu historique de l’habitat longtemps préservé et influencé par les multiples dépendances (influences génoises, provençales, Sardes..). Les nécessités de la défense vis-à-vis des populations étrangères installées sur les rivages ont conduit à la construction de villages et maisons fortifiés. Mais la maison corse est sous la forte dépendance des conditions géographiques : elle est un produit direct du sol par ses murs nus, sa toiture en lauzes, en tuiles ou en roseaux.

Lorenzi di Bradi[1] a signalé « qu’il n’y eut jamais un art Corse » ; Le Corse qui, sans répit, a fait la guerre « a été un soldat et non pas un artiste » : les maisons sont donc simples, sans fioritures. le Corse n’est pas un voleur et on ne songe guère à défendre le bétail ou les outils contre une tentative de rapt. Tout est dehors à la portée du premier venu. Enfin on ne saurait passer sous silence les querelles, les haines entre familles, la vendetta… la maison doit être forte, bien close, isolée, pour mieux défendre ses habitants contre une attaque possible et voir venir l’adversaire.

La «casa» ressemble le plus souvent à cette haute maison presque aveugle disposée pour la défense, attristées par la couleur grise de grosses murailles non crépies, faites de pierres brutes. Vue de loin, les maisons corses semblent être des citadelles.

La maison de la Corse cristalline (Centre et Sud)

C’est ici que la définition habituelle de la maison corse est la plus exacte : dans toute cette zone, le Nord excepté, on rencontre le même type de maison « en hauteur » ou encore surnommée d’élémentaire : plus haute que large, atteignant 4, 5, 6 et même 7 étages. Ses proportions sont celles d’un gratte-ciel, sa couleur est sombre, gris-vert ou gris-bleu selon les blocs de granite qui bien équarris constituent les murs. Les fenêtres, généralement nombreuses, ne sont pas protégées. Le toit, de faible pente et à deux pans, est fait de tuiles d’un jaune pâle et dépasse à peine l’aplomb des murs. L’auvent n’existe pas, pas plus qu’aucun souci de nature décorative.  Ensuite, le trait caractéristique est l’isolement de la maison : pas loin de 100 mètres à distance de ses voisines.

Pierres

Une copropriété !

L’agencement interne de la maison Corse est constitué d’un rez-de-chaussée écurie-étable où sont enfermés les chèvres et porcs, le mulet, mais très souvent le rez-de-chaussée est entièrement habité. Au-dessous c’est la cave qui loge la provision de vin, les pommes de terre; au faîte de la maison, il y a un grenier où l’on serre les légumes secs. Mais à part ces deux réduits réservés aux provisions, toute cette vaste maison est habitée. On s’aperçoit alors que, généralement, chaque habitation reçoit plusieurs familles, et très souvent des familles parentes ou alliées qui possèdent chacune un étage, le toit et l’escalier étant indivis : nous avons là un habitat en copropriété !

Quelle est l’origine de cet agencement particulier ?

Deux théories sont avancées : soit une réunion de différents corps de métier «pour bâtir, on se réunit entre corps de métiers différents : maçons, menuisiers, charpentiers, couvreurs, etc., et que chacun se paie en nature en s’appropriant un étage » ; Soit la coutume locale ancestrale qui voudrait que le père de famille bâtit un étage toutes les fois que naît un nouvel enfant. Par la suite, l’agrandissement s’effectue au contraire dans le sens horizontal, si « les héritiers ne veulent pas quitter le lieu où ils sont nés, l’un d’eux garde la vieille maison et ses frères bâtissent à côté ». On a ainsi ces groupes de deux, trois ou quatre maisons qui sont aussi nombreux que les maisons isolées dans les villages corses, ces « quartiers » qui prennent souvent un nom de famille.

Les plus fortunés crépissent leur habitation, cimentent proprement les joints entre les blocs de granite, et cela fait une timide décoration.

MUNA, Corse
Village de MUNA

Dans quelques communes, à Bocognano par exemple, on emploie simplement la terre glaise comme mortier. Dans le Haut-Taravo, les murs sont faits d’énormes blocs de granite posés sans mortier comme dans les murs cyclopéens. Parfois aussi dans la montagne, où le bois abonde, on voit apparaître des escaliers extérieurs et des balcons en bois.

Bocognano, Corsica
Village de Bocognano

Dans la montagne, des habitations temporaires sont occupées pendant l’été par les gens des « villages de la plage » qui fuient la chaleur : ce sont de petites maisons en granite,  bien plus basses que les autres abritant une seule famille au-dessus d’un rez-de-chaussée réservé au bétail.

Maison Granite
Vestiges d’une ancienne bâtisse de montagne

Il existe enfin un autre modèle d’habitation temporaire réservée aux seuls bergers : une cabane en pierres sèches, couverte en lattes de bois ou en tôles et qu’on ne distingue guère des abris réservés au bétail.

Maison de berger
Abris de berger

En remontant vers le Nord, les granites sont moins compacts, moins durs, des porphyres apparaissent, des blocs plus grossièrement équarris qui donnent des façades plus rudes, des murs moins élevés. Les linteaux des portes et des fenêtres sont très souvent en bois, faute de longs blocs d’une seule pièce.

La maison de la Corse schisteuse

Les calcaires, les schistes lustrés, les serpentines vertes donnent des blocs d’inégale grosseur, plus difficiles à assembler. Les tuiles sont remplacées par des plaques de schistes, des lauzes (en corse les « teghiae »). Tout cela donne un aspect rude, noirâtre, à la construction si elle n’est pas crépie. La maison est toujours un bloc, mais souvent moins élevé. On note parfois un vague souci de décoration qui se manifeste dans la bordure blanche des fenêtres.

Schiste
Schiste
Casinca, Corse Est
Casinca, Corse Est

Dans les châtaigneraies, beaucoup de villages sont allongés sur un serre, les maisons étant collées et alignées sur une seule rangée, au-dessus des « solanes », versant exposé au soleil et réservé aux cultures. C’est le cas de Piedicroce, Piediparti, Carcheto, etc. Le rez- de-chaussée à demi creusé dans le sol est réservé aux porcs et chèvres, la famille est au premier étage; il y a là deux, trois ou quatre pièces étroites, chambres et salle à manger, un escalier en pierre conduit à l’étage supérieur occupé souvent par une vaste pièce où trône un foyer monumental, le « fucone ». C’est là qu’on se rassemble, qu’on brûle des bûches énormes dont la chaleur fait sécher les châtaignes. Celles-ci sont placées sous le toit, sur un plancher fait de lattes espacées de 1 à 2 centimètres et où l’on accroche les jambons, les saucisses,  et les figatelli.

Nous avons donc affaire encore ici à une maison « concentrée » logeant les animaux très peu nombreux et les récoltes sous le même toit. Si nous remontons vers le Cap, nous trouvons des éléments différents. Dans l’ensemble, la hauteur des bâtiments diminue; ils n’ont plus généralement que deux étages; les murs sont crépis ou peints de couleurs claires en blanc ou rose tendre. A nouveau, le village est concentré, fortifié même, tel Rogliano. Dans presque toutes les agglomérations du Cap Corse, « les maisons s’accolent à quelque forteresse d’allure féodale, à quelque tour crénelée ». C’est le cas des villages d’Esse, de Nonza, de Centuri, de Morsiglia, etc., placés à mi- pente au milieu des oliviers et au-dessus des « marines »

La spécificité de Corte

La population des bassins du centre est bien moins dense ; ce qui prédomine ce sont les villages concentrés, comme Oletta par exemple. En dehors des villages, se trouvent les habitations temporaires habitées pendant l’hiver par les bergers.

Le bassin de Corte est une véritable petite ville au pied d’une citadelle juchée fièrement sur un rocher bien escarpé. Les maisons sont très élevées (six à sept étages) « et rivalisent d’ampleur avec les casernes ». On compte jusqu’à 5 ou 6 familles dans le même bâtiment.

Corte
Village de Corte

La Corse calcaire de l’extrême Sud

L’apparition du calcaire dans l’extrême Sud et l’élévation de la température ont eu une certaine répercussion sur la forme et la disposition intérieure de la maison : à Bonifacio, ville autant rurale que commerciale, le spécimen le plus répandu c’est une « maison en hauteur » atteignant quatre et cinq étages et desservie par un escalier très étroit, sombre et raide. Une partie du toit est remplacée par une terrasse où les Bonifaciens étendent le linge et viennent chercher la fraîcheur. Enfin chaque maison a son puits où s’écoulent les eaux de pluie. « Ce puits est une véritable cheminée qui traverse la maison de haut en bas et percée à chaque étage d’une ouverture par laquelle les locataires puisent de l’eau.

Bonifacio, Corse du Sud
Bonifacio, Corse du Sud

J’espère que ce tour d’horizon des habitats traditionnels Corses vous a plu. Pour finir cette pause estivale, quelques photos de villageois prises aux XIX et XXème siècles – affichées dans certains villages (ici, les clichés ont été pris dans les alentours de Cervione).

Village Corse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Ecrivain et poète de Sartène (1869-1945)

Sources : Persée, revue de géographie alpine, auteur Claude Méjean

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